: L’enlèvement nocturne : Elopement by night :

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[fr] Partager des images, des idées, jeter des ponts entre des mondes qui s’attirent et sont si lointains pourtant… En voici un premier exemple, sous forme d’un rapprochement visuel à explorer :

Nicolas Ponce - L'enlèvement nocturne

Que nous disent ces deux images, conçues et fabriquées à des milliers de kilomètres de distance, dans leur étonnant jeu de miroir ? L’enlèvement nocturne et Urasato’ s escape from the Yamana-ya sont deux scènes nocturnes figurant la fuite nocturne de deux amoureux/amants, bravant l’interdit qui les empêche de vivre ensemble. L’influence de la première gravure sur la seconde illustration ne nous semble guère plausible, mais les similitudes en sont d’autant plus frappantes. Instants dramatiques arrêtés, chaque image s’inscrit graphiquement comme le passage entre deux mondes, deux lieux… L’enfermement / la liberté, la vie tracée / la volonté d’agir sur sa destinée.

  • L’enlèvement nocturne. Gravure à l’eau-forte et au burin. 1780. « Peint à Gouasse par A. Beaudoin Peintre du Roi — Gravé par Nicolas Ponce ». Scène de nuit, éclairée par la lune, au printemps ou en été : un jeune homme reçoit dans ses bras la jeune fille qu’il aime à sa descente de l’échelle posée contre le mur d’enceinte du couvent d’où elle s’échappe. Trois accompagnateurs s’occupent des chevaux prêts pour la route. L’un d’eux ouvre déjà la portière de la chaise de poste qui accueillera la fugitive. Sa suivante enjambe à son tour la haute muraille coupant la planche en deux. À l’arrière-plan, les bâtiments et le clocher du couvent.
  • Urasato’s escape from the Yamana-Ya. Illustration en hors-texte du conte « Urasato, or the Crow of dawn », in Romances of Old Japan, par Yei Theodora Ozaki (Madame Yukio Ozaki), London, Simpkin, 1919, p. 135-158. La scène se passe également de nuit, mais en hiver, par temps de neige. Les amants sont seuls cette fois-ci pour aller au bout de leur aventure, n’était-ce la petite apprentie inquiète qui les regarde, et a accepté de les aider. Le jeune homme campé, debout dans la neige qui s’amoncelle, tend les bras pour saisir la jolie geisha. Elle a franchi la barrière de la maison de thé Yamana en escaladant un vieux pin. Elle est encore suspendue à une branche débordant vers l’extérieur, grâce à une étoffe nouée, et se laisse glisser vers le bas. Ses pieds sont nus.

Sources : L’enlèvement nocturne et Romances of Old Japan, principalement la planche p. 102

couverture de l’ouvrage

[en] With this new « Nihon-Furansu » series, we would like to share images and ideas from worlds far away one from another, and yet … here is one example : look

Both images convey a sense of mirror, as if they were twins, despite distance and centuries. L’enlèvement nocturne and Urasato’s escape from the Yamana-ya are both night scenes of lovers eloping. The first one probably did not influence the second: similarities are nonetheless impressive.

  • L’enlèvement nocturne. Etching and engraving by Nicolas Ponce after Beaudoin. 1780. « Peint à Gouasse par A. Beaudoin Peintre du Roi — Gravé par Nicolas Ponce ».
  • Urasato’s escape from the Yamana-Ya. Illustration from « Urasato, or the Crow of dawn », in Romances of Old Japan, by Yei Theodora Ozaki (Madame Yukio Ozaki), London, Simpkin, 1919, p. 135-158.

: Richard Davies : solitude de nos vies rêvées :

[fr]

 » J’essaie d’exprimer la solitude immense, terrible et merveilleuse, tragique et comique dans laquelle nous vivons nos vies rêvées, nos rêves de la vie ou la beauté de la réalité que nous percevons par moment. » (Richard Davies)

(c) Richard Davies - Galerie Michèle Broutta, Paris (c) Richard Davies - Atelier René Tazé, 1983

Deux expositions récentes, toutes deux parisiennes, à la Galerie Michèle Broutta et à la Bibliothèque nationale de France, ont été consacrées au dessinateur et graveur gallois Richard Davies (1945-1991).

Malgré la présomption d’art difficile souvent attachée à l’estampe et aux artistes qui s’expriment par ce medium, l’enchantement — au sens fort, mais néanmoins bénéfique * — est entier, et il opère très vite. Le spectateur est attiré par ces scènes à la fois étranges et paisibles, tissées de regards, de gestes, de complaintes, rengaines, fanfares, et empreintes d’une poignante et frémissante beauté.

L’humain y est humain et universel. Bien que solitaire, un être y est rarement seul, mais en interaction silencieuse avec l’autre, les autres, la nature, les animaux, le spirituel. Même séparés, même éloignés, les fils ne sont pas rompus, le lien social est présent, il respire. L’espace vibrant de l’image (paysage ouvert, scène de cirque, route…) est rempli par ces « vies rêvées » qu’évoque l’artiste, avec la profondeur des désirs, des espoirs, des questions inachevées, et une tendresse inquiète qui ne se dit jamais.
On y voit aussi les griffures de la pointe sèche, le velouté de l’aquatinte, la gradation des teintes. Perséphone, comme emmurée, émerge lentement des états successifs de la manière noire, échappant aux demeures d’Hadès, au printemps renaissant, jusqu’à ce que, à nouveau, s’opère son involution irrémédiable dans les profondeurs chtoniennes : il suffit pour cela de regarder les gravures dans l’autre sens, avec la lenteur ou la vitesse que l’on souhaitera impulser au praxinoscope temporel.

Jamais cependant ces images ne nous sont apparues cruelles, malgré l’ « immense solitude » sur laquelle insistent nombre de commentateurs. On peut y lire, nous semble-t-il, une grande lucidité, l’amour des êtres simples, profonds, sincères, le goût de la vie infime et splendide, l’éphémère beauté de l’instant. En regardant un couple qui danse, on pense à Goya, mais sans la désespérance des Desparates ; ailleurs, ce sont Toulouse-Lautrec et Degas qui viennent à l’esprit, or, là, chez Davies, le regard est plein de bonté. Dans la planche Comme à l’abri, 1986, au seuil d’une salle inondée de jour, un homme vêtu de sombre va sortir du cadre : et c’est Gauguin qui surgit en mémoire (Autoportrait au Christ jaune, musée d’Orsay). La virtuosité exceptionnelle du graveur l’inscrit sans conteste parmi les maîtres de l’estampe et dans la continuité féconde des artistes créateurs. Qui voit et admire ces pièces enrichit son propre regard et sa perception du monde, des choses.

[* ENCHANTEMENT, subst. masc.
A. 1. Action d’enchanter. Synon. ensorcellement, envoûtement.
B. Par analogie, au figuré. 1. Pouvoir d’exercer sur l’homme une action mystérieuse et profonde analogue à un enchantement. Synon. attraction, fascination. Trésor de la langue française informatisé]

  • De la maison au bord de la route

(c) Richard Davies - De la maison au bord de la route, 1987 - BNF

Cette image est parmi nos préférées. Profonde et lumineuse comme un conte, avec une tendresse sauvage, elle est ouverte et paisible. L’être attend et peut s’envoler, la pensée est libre. Densité du mercure et légèreté de la plume, l’infini du monde dans un regard. Les pieds nus, la forêt (?) profonde. La maison, le rideau. Dedans et dehors. Les profils en lumière inversée, tous deux regardant dans le même sens.

Pour en savoir plus

  • Expositions 2008 et son atelier de gravure en taille douce

Inédits Galerie Michèle Broutta+ une estampeRichard Davies graveur BNFAtelier René Tazé et là aussi

  • Webographie : des textes enthousiastes

Chroniques de la BNFBrève L’HumanitéBlog Tempo Tango

  • Dossier de presse

Manifestampe

Source des images : Galerie Michèle Broutta, Atelier René Tazé, Bibliothèque nationale de France. Tous droits réservés © Richard Davies. Reproduction sur le site Furoshikiblog avec l’autorisation de l’ayant droit de l’artiste.